Dans les coulisses d'une enquête sur un projet énergétique suisse
Comment je travaille un dossier d'énergie et de climat: les documents que je demande, les gens que j'appelle, les chiffres que je recalcule avant d'écrire la moindre phrase.
Élodie Maret · · 6 minutes de lecture
Un dossier commence presque toujours par un papier
Un projet solaire, hydraulique ou éolien laisse des traces écrites bien avant la première pelleteuse. Mon travail démarre là: mise à l'enquête publique, rapport d'impact, préavis des services cantonaux, décisions de commune. Ces pièces sont accessibles, mais il faut savoir où les chercher et à quel moment. Je note la date de chaque publication, car les délais de recours courent vite et un document retiré du site d'une commune n'existe plus pour le lecteur pressé.
Je constitue ensuite un dossier propre: chaque pièce est enregistrée avec sa provenance, sa date et la page où figure l'information utile. Quand je cite un chiffre dans un article, je peux retrouver en quelques secondes le paragraphe d'où il vient. Cette discipline paraît fastidieuse en début d'enquête, elle devient précieuse au moment de répondre à une question ou de corriger une erreur.
Il m'arrive de demander l'accès à des documents qui ne sont pas publiés d'office. La loi sur la transparence le permet, mais les administrations n'y répondent pas toutes au même rythme. J'écris donc ma demande de façon précise, en désignant la pièce voulue plutôt qu'un thème vague, ce qui réduit les allers-retours.
- Mise à l'enquête et plans déposés
- Rapport d'impact sur l'environnement
- Préavis des services cantonaux
- Décisions et recours déjà déposés
Recalculer avant de croire
Les promoteurs d'énergie aiment les chiffres ronds: tant de ménages alimentés, tant de tonnes de CO₂ évitées. Je les reprends un par un. D'où vient la production annuelle annoncée, sur quelle période d'ensoleillement, de débit ou de vent est-elle calculée? Une moyenne sur dix ans ne dit pas la même chose qu'une année exceptionnelle choisie pour la présentation.
Pour un barrage ou une centrale au fil de l'eau, je compare la puissance installée à la production réelle publiée par l'exploitant ou les autorités. L'écart entre les deux est normal et s'explique, mais il doit être expliqué au lecteur. Je ne prétends pas faire un calcul d'ingénieur: quand une hypothèse dépasse ma compétence, je soumets mon raisonnement à un spécialiste.
Je garde toujours une trace de mes propres calculs, avec les unités et les sources de départ. Si un lecteur m'écrit qu'un total lui paraît faux, je peux lui montrer la chaîne complète, et reconnaître l'erreur le cas échéant. Cela m'est arrivé, et la correction a été publiée avec la mention de ce qui avait changé.
Parler aux gens qui connaissent le terrain
Les documents racontent une version officielle. Pour savoir comment un projet est vécu, je téléphone: un garde-pêche, une exploitante agricole voisine d'un parc solaire, un technicien d'un service communal, une association locale. Je demande toujours ce qu'ils ont observé eux-mêmes, avec dates et lieux, plutôt que des opinions générales.
Je cherche aussi des interlocuteurs qui ne pensent pas comme moi, ou comme la personne que mes premiers documents mettent en difficulté. Un ingénieur favorable au projet m'a plus d'une fois fait changer une phrase, parce qu'il m'a montré une contrainte technique que je n'avais pas vue. Je l'en remercie dans mes notes, pas toujours dans l'article.
Quand quelqu'un demande à ne pas être nommé, je lui explique ce que cela implique: je dois pouvoir recouper ses propos avec une autre source ou un document avant de les publier. Sans cela, l'information reste dans mon carnet.
- Observations de terrain datées
- Voix favorables et critiques du projet
- Recoupement systématique d'un témoignage anonyme
Donner la parole à la partie mise en cause
Avant de publier, j'envoie à l'entreprise, à la commune ou à l'autorité concernée la liste précise de ce que je compte écrire à son sujet, avec un délai raisonnable pour répondre. Je ne cache pas l'angle de l'article: la personne doit savoir de quoi on parle pour répondre utilement. Elle a droit à sa version, citée correctement et sans coupe qui la déformerait.
Certaines organisations répondent en détail, d'autres par un communiqué général, d'autres encore ne répondent pas. Dans tous les cas, je l'écris tel quel: la réponse, sa nature, l'absence de réponse. Le lecteur juge mieux quand il sait ce qui lui a été dit et ce qui lui a été refusé.
Il arrive qu'une réponse me fasse changer d'avis. Un exploitant m'a un jour fourni un relevé que je n'avais pas trouvé, et une accusation que je m'apprêtais à formuler est tombée. Je préfère cet instant inconfortable à une erreur imprimée.
Écrire sans simplifier à l'excès
L'énergie et le climat sont des sujets où les mots techniques abondent: puissance, énergie, facteur de charge, débit résiduel. Je les explique à leur première apparition, avec une comparaison concrète tirée de la vie courante, puis je m'y tiens. Changer de terme au fil du texte brouille la lecture et ouvre la porte aux contresens.
Je garde une phrase par idée, et je sépare nettement ce que je sais de ce que j'ignore encore. Un projet est autorisé, contesté, en suspens: ces états ne se confondent pas, et je précise à chaque fois lequel s'applique à la date de rédaction. Les lecteurs d'ici connaissent bien les procédures de recours et sentent vite l'approximation.
Je relis le texte à voix haute, puis je le reprends en cherchant toute phrase que je ne pourrais pas appuyer d'un document. Celles-là disparaissent ou sont reformulées avec prudence.
- Un terme technique, une seule définition
- État du projet précisé à la date de rédaction
Ce qui reste hors de l'article
Tout ce que je trouve ne finit pas dans le texte. Une piste qui ne tient pas après vérification, une source qui n'a pas pu être recoupée, une anecdote spectaculaire mais invérifiable: je les garde de côté. Écarter est une part du métier, et c'est souvent là que se joue la fiabilité d'une enquête.
Cette sélection a un coût: certains lecteurs auraient aimé en savoir plus, et je comprends l'attente. Mais mieux vaut un article plus court dont chaque affirmation s'appuie sur une pièce consultable qu'un long récit où le doute se cache dans l'enthousiasme.
À l'automne, la saison des mises à l'enquête reprend après l'été, et mes dossiers se remplissent. C'est aussi le moment où je relis mes notes de l'année pour repérer ce qui mérite d'être repris.
Une enquête sur l'énergie et le climat ressemble moins à un coup d'éclat qu'à un long travail de lecture, de calcul et de conversation. Je ne promets pas de tout savoir, seulement de montrer d'où vient chaque information et de laisser chacun répondre. Si un point d'un de mes textes vous paraît contestable, écrivez-moi par la page de contact: je relis, je vérifie, et je corrige quand c'est nécessaire.